UNE FEMME A DIEN BIEN PHU
de Geneviève de Galard

Auteur : Geneviève de GALARD
Nb de pages :2 89 pages, dont un cahier hors-texte de photographies et documents.
Edition : Club « Le Grand Livre du Mois » (15 avenue des Sablons 75116 Paris)
Prix de vente en librairie : 22,90 €

« Longtemps, je me suis tue ». C'est ainsi que Geneviève de Galard commence le récit de ses Mémoires, en particulier des six semaines passées aux côtés des combattants, des médecins et des blessés du camp retranché de Dien Bien Phu, puis des dix-sept jours aux mains du Vietminh. Un silence de près de cinquante ans !

Après la chute de Dien Bien Phu, alors que ses camarades prisonniers, dont bon nombre de blessés qu'elle avait soignés, enduraient des souffrances indicibles, entretenir ou alimenter la « publicité » dont elle avait été l'objet lui paraissait déplacé. Elle était en « total accord » avec la lettre que lui avaient adressée six officiers parachutistes du 11ème choc : ... « Laissez de côté toute propagande et publicité. Nos camarades n'ont ni besoin d'articles ni de films. L'histoire les jugera. Vous étiez avec eux, c'est suffisant... »

Voici trois ans l'un d'entre eux, Hélie de Saint Marc, revient sur cette lettre et l'incite à écrire : « Plus que jamais, je crois à la force des témoignages ». Lui-même a rompu le silence... De nombreux livres ont été consacrés à la guerre d'Indochine, cette guerre si controversée ! Après mûre réflexion Geneviève de Galard sort de la réserve dont elle s'était fait un devoir. « Avec la paix que procure la distance, lorsque rien de trouble ne peut gâcher le souvenir, comme la vanité ou le mensonge, il reste l'expérience brute, nue, terrible et belle à la fois. C'est elle qu'il faut transmettre aux générations qui nous succèdent ». Si cet ouvrage s'adresse à notre génération, il vise tout autant les enfants du XXIème siècle dont Geneviève de Galard a pu constater, lors de conférences, le vif intérêt qu'ils portaient à cette page de notre histoire.

C'est un témoignage important pour comprendre comment s'est déroulée la dernière bataille de la guerre d'Indochine. Hommage magnifique et bouleversant aux combattants héroïques du camp retranché de Dien Bien Phu dont Geneviève de Galard fut « une des leurs » jusqu'à la fin, jusqu'au baroud d'honneur du 7 mai 1954, ce qui lui vaudra d'être surnommée par la presse « l'ange de Dien Bien Phu ».

L'existence des tranchées, la violence des combats, le face-à-face des assaillants et des défenseurs, la boue, la vermine... donnèrent lieu à des rapprochements avec la première guerre mondiale : Dien Bien Phu, « Verdun de la brousse », « Verdun de la jungle », « Verdun tropical ». A Verdun, souligne Geneviève de Galard : ... les blessés pouvaient être évacués, la relève était assurée et les combattants donnaient leur sang pour défendre leur patrie.

A Dien Bien Phu, à douze mille kilomètres de notre terre de France, ils se battaient pour la défense de la liberté ... depuis le maréchal de Lattre de Tassigny, les choses étaient claires : il nous restait à défendre la fidélité à nos engagements, nos solidarités, donc notre honneur ». Telle est sa réponse à la question sans cesse posée : pourquoi Dien Bien Phu ? N'oublions pas le contexte de la guerre froide opposant « monde libre » et « communisme » après la seconde guerre mondiale.

Cette réponse est en parfaite harmonie avec l'itinéraire parcouru dans ces Mémoires. On voit comment les influences familiales et religieuses en ont déterminé le cours. « Je savais que depuis des siècles, les membres de ma famille étaient prêts à mourir pour défendre leur pays » ... « Je n'envisageais pas une vie sans dévouement aux autres, ni poursuite d'un idéal », précise Geneviève de Galard. Elle descend d'une grande famille française ( un de ses ancêtres avait combattu aux côtés de Jeanne d'Arc).

Après deux certificats d'anglais, elle obtient en 1949 le diplôme d'aide médico-sociale, puis en 1950 celui d'infirmière. Il lui semblait correspondre à sa « vocation ». Ce mot revient souvent sous sa plume ! Elle rêve d'horizons plus vastes ... d'Indochine. Elle a vingt ans au début de la guerre qui s'y déroule et en suit le cours avec angoisse, à travers la presse : le drame de la RC 4, le désastre de Cao Bang, l'évacuation de Langson, l'arrivée du général de Lattre de Tassigny en janvier 1951. Une amie d'enfance devenue convoyeuse de l'air l'incite à passer le concours d'entrée à cette profession. Son succès lui procure une joie profonde, le sentiment de pouvoir désormais accomplir sa vocation. Pour l'essentiel, ce sera en Indochine.

Lorsque Geneviève de Galard arrive dans ce pays fin avril 1953, une douzaine seulement de convoyeuses de l'air y assurent dans des conditions difficiles et périlleuses les évacuations sanitaires, principalement des grands blessés. Missions décrites avec une grande précision dans ce livre. Après Saigon, Geneviève de Galard est très vite affectée au Tonkin. C'est là qu'à vingt-neuf ans elle aura rendez-vous avec l'Histoire, à Dien Bien Phu.

Depuis novembre 1953, dans cette cuvette de 18 Km de long et 7 Km de large, dominée par des crêtes dont les plus hautes atteignent 700 à 1200 mètres, se déroule l'opération « Castor ». Objectif : protéger le Laos, empêcher une progression ultérieure du Vietminh vers l'ouest et une région fertile en riz. Un immense camp retranché doté d'antennes chirurgicales est construit en quelques jours pour y attirer les forces Vietminh et les battre. L'ancienne piste d'atterrissage est réaménagée. Elle est située à 300 Km de Hanoi. Si les bombardiers exécutent leurs missions sans difficultés majeures, par contre les chasseurs et les avions affectés aux évacuations sanitaires ne peuvent faire qu'un aller-retour. Ils ne disposent que de dix minutes de vol pour intervenir sur le camp retranché et doivent emporter un réservoir supplémentaire largable. « Ce handicap devait se révéler majeur ». Dien Bien Phu devient la principale mission des convoyeuses basées à Hanoi. Chaque jour, deux d'entre elles partent pour évacuer les blessés, les malades atteints de typhus, dysenterie, paludisme ...

13 mars 1954, première attaque massive des troupes Vietminh. Leur artillerie se révèle d'une efficacité redoutable. La piste d'atterrissage, bombardée, est gravement endommagée. Les évacuations sanitaires deviennent une gageure. Le 19 mars, quatre cents blessés des attaques des 13, 14 et 15 mars attendent. Des évacuations nocturnes sont mises en oeuvre . Le 28 mars, le dernier Dakota à se poser à Dien Bien Phu ne peut repartir. Un réservoir d'huile a été perforé. Voulant à tout prix chercher les blessés n'ayant pu être convoyés la nuit précédente, Geneviève de Galard est à bord. Désormais bloquée dans le camp retranché, elle va partager le sort des quinze mille combattants luttant dans des conditions effroyables pour briser l'encerclement Vietminh. C'est au milieu des grands blessés sortant de la salle de réanimation de l'antenne principale, devenue un véritable hôpital souterrain, qu'elle va vivre la chute de Dien Bien Phu, aux côtés des docteurs Grauwin et Gindrey qui opèrent nuit et jour.

50 ans après Geneviève de Galard fait revivre d'une manière saisissante tous ceux qu'elle a côtoyés dans son combat contre la mort, rôdant sans relâche dans ces boyaux où s'entassaient les blessés. Son regard de femme exceptionnelle, livrant la réalité de cette tragédie relatée chronologiquement et sans concession, est très précieuse. Le chapitre intitulé « Plus loin que l'enfer » sort de l'oubli des prisonniers, notamment les blessés non rendus par le Vietminh lors des échanges négociés. Ces hommes, dont beaucoup n'ont pas survécu, ont enduré des souffrances physiques et morales inhumaines au cours de leur longue marche forcée de 800 Km, souvent sans chaussures, au milieu d'une nature hostile. Affaiblis, amaigris, ils eurent à subir les séances de « rééducation » des camps d'internement. Ceux qui purent retourner en France retrouvèrent auprès d'elle l'appui et les soins dont ils avaient besoin.

Refusant le rôle d'héroïne que lui avait attribué la Presse, Geneviève de Galard estime qu'elle n'a fait que son devoir. Après ce moment-clé qui a marqué et changé sa vie, il lui a fallu assumer la célébrité, l'accueil triomphal à Broadway.

Le lecteur découvrira comment elle l'a vécu, comment elle est restée « fidèle » à ce passé qui lui tient tant à cur, comment elle a poursuivi son itinéraire.

Autant le fait d'évoquer l'Indochine rassemble ceux qui l'ont connue, autant l'Indochine des temps de guerre ravive les passions. Geneviève de Galard se souvient avec noblesse et sérénité de ces temps-là. C'est ce qui fait de ses Mémoires un témoignage remarquable.

L. B.

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